Le dernier numéro des "Etudes grégoriennes" (XXXIII, 2005) contient un long article de présentation du nouvel
antiphonaire monastique publié aux éditions de Solesmes, par dom Daniel Saulnier. Cet article est un véritable manifeste
et contient tout un programme éditorial et scientifique qui appelle quelques réflexions.
Je passerai sur les considérations liturgiques, celles à caractère personnel en tout cas. Je me limiterai ici
à deux mots: parler de caractère pascal pour l'office des défunts (p. 160) me semble un peu étonnant. D'autre part,
l'adoption de la version latine de la néo-vulgate (déjà présente dans le «psautier monastique») contribuera
ultérieurement à rompre avec la tradition. Les jeunes chercheurs n'auront plus du tout l'occasion de connaître
les versions anciennes du psautier, pas en tout cas à travers les livres officiels. Mon rêve? L'usage médiéval
de la vulgate avec le psautier romain ad libitum. Et oublions la néo-vulgate, basée sur l'idée fausse
que l'hébreu de la massorétique est le texte original.
Signalons aussi l'abandon définitif du cursus bénédictin, avec la suppression de prime et la répartition des
matines (vigiles) sur deux semaines. D'ailleurs, l'office festif à trois nocturnes serait censé empêcher le
chant intégral de l'office (sic, p.162). Je ne vois pas ce qui empêcherait la célébration intégrale de
l'office divin.
En tant que spécialiste du chant liturgique ce qui m'étonne le plus, ce sont
les principes qui ont présidé à la rédaction de cet antiphonaire, d'où le titre de cette page.
Les principes de restitution sont décrits à partir de la page 170. Le choix du manuscrit de Hartker semble
indiscutable (quoi que, sous certains aspects...), surtout si on tient compte de ce qui en fait l'essentiel
(y a-t-il beaucoup plus?): les neumes. Or, ces neumes ont été délibérément effacés, il n'en a pas été tenu
compte. Un pes rond sera transcrit exactement comme un pes carré. Les épisèmes disparaissent
complètement, on ne tiendra compte que de la coupe neumatique. C'est bien un retour en arrière aux premières
éditions solesmiennes de la fin du XIXe siècle et à l'édition Vaticane.
Pourquoi cette censure? La raison qui en est donné:e est surprenante. La voici:
«[l'épisème] n'est pas un signe rythmique, un signe qui informerait le chanteur sur le rythme élémentaire.
Il précise seulement -- et encore de façon très ambiguë pour un chanteur du XXe siècle -- une nuance
infime du rythme, ce que les musiciens appellent aujourd'hui l'agogique.» (p.176)
Les études menées jusqu'ici sur les séries d'antiennes, sur la manière d'en arranger les mêmes notes avec
différents textes, qui prouvent bien l'essence métrique de cette musique, les affirmations péremptoires
et on ne peut plus claires des théoriciens contemporains des meilleurs manuscrits, les travaux comparatifs
sur le rythme du chant heirmologique et sticherarique byzantin, tout cela passe à la trappe. Les signes
ex-rythmiques n'indiquent, au fait, rien d'utile. En tout cas, rien qui vaille la peine d'être noté dans
les éditions destinées à la pratique liturgique. Et tant pis si on chantera brève une note longue et
longue une note brève car, en réalité, quoi qu'en disent les gents compétents des IXe et Xe siècle, il
n'y a pas de notes longues et brèves. Seulement d'infimes nuances, si subtiles que «la plupart des choeurs
amateurs sont dans l'incapaité» de les produire. Le même argument que dom Mocquereau employait jadis
pour simplifier l'interprétation des neumes répercutés. On se demande alors pourquoi on adopte ici des
signes spéciaux pour l'oriscus? Peut-être parce-qu'on en ignore le caractère véritable de note ornementale
et on en fait une note normale, avec une infime nuance agogique. Mais alors, pourquoi le garder?
Non: il est faux de dire (p.175, en note) que "le rythme fondamental du chant grégorien est donné par
la déclamation du texte et la marche de la mélodie". Si cela est peut-être vrai en règle générale, il
y a un grand nombre d'antiennes qui, selon les mots de Guy d'Arezzo, sont organisées comme de véritables
vers rythmiques, où le rythme musical domine sur la syntaxe verbale (un exemple pour tous: l'antienne
Nigra sum). Il est par conséquent dramatiquement faux d'affirmer (p.177) que «il n'est pas
plus besoin de signes rythmiques que de neumes paléographiques pour bien interpréter ces antiennes.»
C'est comme si on disait: «dans un simple Lied de Schubert le rythme musical est dicté par le
texte (ce qui est partiellement vrai), il n'est donc pas nécessaire de distinguer les noires des
croches pour bien l'interpréter.» De même dans le chant des antiennes il faut bien respecter la correspondance
des neumes bitonaux, ayant la valeur de base d'une syllabe, des neumes modifiés (autrefois on disait
plus justement «allongés») ayant la valeur de base de deux syllabes. Mais si c'est dom Cardine lui-même
qui avait, après tant d'autres, attiré l'attention sur cet aspect fondamental du rythme grégorien!
Si un pes rond prend le même temps qu'une syllabe, ses deux notes vaudront la moitié d'une
virga, par exemple, qui se trouverait seule sur une syllabe. Et de même, les deux notes d'un
pes carré, ayant la valeur de deux syllabes, vaudront deux fois la même virga de tout-à-l'heure.
C'est là la doctrine des théoriciens de la haute époque du chant grégorien, c'est là aussi, quoi
qu'on en dise, la doctrine sous-entendue qui ressort contre son gré des travaux de dom Cardine.
Traduire ces deux pes de la même manière revient à détruire le rythme grégorien. Et qu'on ne me
parle pas de «nuances infimes», car deux syllabes sont le double d'une syllabe: 2:1. Ce n'est
pas infime, c'est essentiel.
Dès lors on se demande pourquoi dans le nouvel AM les répons sont, eux, neumés. Pourquoi les neumes auraient une quelconque
valeur dans ce genre de chants plutôt que dans les antiennes, ce n'est pas clair. Peut-être, parce-que la musique
des répons a un rythme syllabique plus lent (en général une syllabe à la fois, contre les deux à quatre des antiennes)
et que le chant d'après les neumes ne risque pas de manifester un rythme régulier (quoi que...).
L'argument basé sur la rareté des manuscrits contenant une notation rythmique n'a pas beaucoup plus de valeur, car
les mélodies étaient chantées par coeur. Il faudrait plutôt s'étonner d'avoir quelques manuscrits rythmiques. Pour ce
qui est de la situation après le XIe siècle, les choses sont bien complexes et les travaux historiques ne sont pas bien
avancés. Signalons seulement la survivance du rythme neumatique dans les chants néo-mozarabes de la fin du début du
XVIe siècle.
Ce qui me préoccupe le plus, c'est que d'ores en avant les musicologues vont tenir dans leurs mains
cette édition, et rien d'autre, avec son principe des nuances contre le fait de la métrique, qu'ils
vont baser leurs analyses là-dessus, en ignorant totalement le rythme de la musique (sans compter
les mélodies «corrigées», pour que les choeurs amateurs puissent les chanter, et tant pis pour les
richesses de la modalité pré-médiévale. cf. p.170).
En conclusion: je vais au plus vite acheter ce nouvel antiphonaire, puis je passerai de bons moments à le neumer en
entier, en corrigeant ça et là, si nécessaire (mais je pense que ce sera rare) les mélodies, mais surtout le rythme.
Je termine en prenant acte de l'existence de deux diables méchants à chasser du Temple:
Le rythme
La liturgie d'avant le «concile»
Pour ma part, je me range résolument du côté de ces deux «diables»!
Luca Ricossa